Petites digressions sur l’étude du chinois en Chine et au quotidien

Voilà plus d’un an que je suis à 西安 (Xi’an) en Chine, pour étudier le chinois (original…) et y poursuivre ma simple existence. L’apprentissage de la langue est donc ma préoccupation majeure quotidienne : elle ne me quitte et est une réalité de tous les instants. En Chine, seule la langue chinoise compte et rares sont les interlocuteurs capables de tenir une conversation en anglais (je ne vous parle même pas du français…) tout en étant intéressant et intellectuellement stimulant. On en revient toujours à parler chinois. Mais voilà, brisons immédiatement un tabou : après 1 d’apprentissage sérieux, je suis très très loin de maitriser la langue de Confucius aussi frustrant que cela puisse paraître.

En disant cela, j’en étonnerais quelques uns, persuadés qu’en restant dans un pays étranger, à parler la langue du « peuple » 24h/24h, on devient forcément bilingue. Je serais tenté de dire que cela marche surement avec des langues proches de notre langue maternelle (et encore) tel l’espagnol, l’italien, l’anglais etc. Mais pour le chinois (et ça vaut aussi pour le coréen, l’arabe, le japonais…), c’est loin d’être le cas, tant les différences de structuration du langage sont énormes.

Bien sur, après 1 an d’apprentissage du chinois, si je fais la comparaison avec mon arrivée en août 2012, c’est le jour et la nuit en terme d’aptitude à communiquer en chinois. Mais voilà, le chinois fait parti de ces langues (comme tant d’autres je suppose) qui provoquent une forme d’insatisfaction permanente quand à notre aptitude à le parler, à la comprendre, à le lire. Et le temps passé à en assimiler toutes les arcanes est gigantesques pour des progrès qui nous paraissent tellement minimes, voire négligeables. On se croirait confronté au tonneau des Danaïdes

Me concernant, j’ai listé les 3 principaux « obstacles » qui me donnent cette impression permanente que je ne maitriserais jamais (je mets au conditionnel, histoire de ne pas passer pour un désespéré^^) la langue chinoise. Car maitriser une langue étrangère, c’est aussi comprendre sa construction, ses ressorts sémantiques, sa logique grammaticale ou lexicale, les raisons de la formation de tel ou tel mot, voire expression. Et c’est d’autant plus complexe dans une langue aussi différente que le chinois.

Langue parlée, langue écrite, langue ancienne : 口语 书面语 古代汉语 (Kou Yu – Shu Mian Yu – Gu Dai Han Yu)

Comment toutes les langues, le chinois distingue savamment les formes du langage dit « parlé » (utilisé dans 70%-80% des situations), du langage « écrit » (que l’on retrouve dans les journaux, les textes en tout genre, mais aussi dans le cas de conversations plus « relevées ») et du langage « ancien » (en comparaison, le « vieux français »).

  • Le 口语 ou le langage de tous les jours

Pour ce qui est d’appréhender le langage du quotidien, le langage du « peuple » (老百姓 – Lao Bai Xing – « les cent vieux noms »), pas de problème : c’est l’utilisation au quotidien du chinois, avec les professeurs, les commerçants, les camarades de classe, l’administration. Cette capacité à utiliser le langage parlé s’accroit au fur et à mesure que l’on converse avec les autochtones et que l’on apprend les interminables listes de vocabulaire. Là où ça se corse, c’est quand les autochtones en question tombent dans leur travers préféré : l’utilisation du chinois dialectal.

En effet, la Chine regorge de multiples dialectes locaux plus ou moins (plutôt moins que plus parfois) proches du 普通话 (Pu Tong Hua), le chinois officiel. Et il s’avère que les locaux ont une tendance assez automatique à utiliser leur propre dialecte pour entamer une conversation, voire la continuer, même si vous êtes un 老外 (Lao Wai – étranger). Ça peut s’avérer rageant, dans ces circonstances, d’essayer d’imposer votre chinois bien policé, quand votre interlocuteur ne semble pas faire l’effort de s’y plier. D’un autre côté, parfois cela vous permet d’être confronté à des situations « indirectement » gratifiantes. Par exemple, la semaine dernière je suis allé acheter 2-3 petites choses dans l’échoppe en face de mon immeuble. Le vendeur m’a complimenté sur mon chinois en me disant que mon chinois officiel était bien meilleur que le sien. Ça ne mange pas de pain, mais ce genre de petites gratifications fait beaucoup de bien au moral.

chine-dialectes_mandarins-mapOK

  • Le 书面语 ou langage « des livres »

Voilà une facette du chinois qui m’interpelle pas mal de fois quand je suis en classe. En effet, plus que le français, il y’ a bien un chinois « littéral » voire « littéraire » que je n’ai pas l’impression de distinguer aussi nettement en français. Bien sur, nous parlons en France de langage « soutenu » avec son lexique adapté mais la frontière entre les 2 types de facette linguistique me parait bien plus floue (surement dû au fait que le français est ma langue maternelle). Mais je reste étonné par la propension qu’ont nos professeurs à nous indiquer si tel ou tel mot est du « 口语 » ou du « 书面语 » . Si bien que lorsque vous tentez d’utiliser à l’oral certaines tournures dites « littéraires », vous êtes repris par votre professeur. Comme si chaque mot avait nécessairement son pendant littéraire et son pendant oral ; chose que je n’ai pas l’impression de retrouver en français (mais je me trompe surement aux yeux des linguistes).

Ajoutez à cela une multitude de synonymes dont les subtilités sont parfois aussi improbables qu’obscures, et vous vous retrouvez dans une sacrée mayonnaise au moment de vous adresser à votre interlocuteur, faisant tournoyez en symphonie de mots, tout votre vocabulaire, à la recherche du terme le plus approprié.

La subtilité dans la distinction de chaque synonyme se trouve aussi dans la qualité de votre interlocuteur, l’effet caste sociale se ressentant très clairement. Certains mots sont en ce sens utilisés strictement dans le cadre de relations verticales (subordonnant-subordonné). Par exemple: le mot 容许 (Rong Xu) signifie « permettre, autoriser, donner son accord pour » quelque soient les circonstances. Par contre, votre chef utilisera le terme 允许 (Yun Xu), qui veut dire strictement la même chose, mais dans cette fois-ci dans un cadre de hiérarchie descendante. Et ce mot sera plus catégorisé dans l’aspect 书面语 que le langage « parlé » stricto-sensu .

  • Le 古代汉语 ou chinois ancien

Je suis moins expert dans ce domaine vu que mes cours en la matière ne débuteront que le semestre prochain. Grâce aux explications de mon amie Sarah, j’ai pu en tirer quelques enseignements qui n’annoncent rien de bon quant à la facilité de cette option au semestre prochain.

En « vieux chinois », l’expression orale se faisait notamment par des mots mono-syllabiques, là où le chinois moderne tend vers un vocabulaire à doubles syllabes. De plus, certains mots ont évolué quand à leur sens premier et qui en chinois moderne, signifient totalement autre chose. Par exemple, le terme 温 (Wen) avait pour signification première « réviser, revoir » et été utilisé comme tel par Confucius (孔子 – Kong Zi). Désormais ce mot veut dire « doux, chaud » et est employé pour former les mots tels que 温度 (wen Du – température), 温顺 (Wen Shun – doux, docile), 温柔 (Wen Rou – tendre, doux).

Enfin, le vieux chinois a la fâcheuse manie d’économiser l’emploi de mots, de sinogrammes tout en maximisant leur sens, leur signification. Si bien qu’avec 4 sinogrammes, en traduction, cela vous donne carrément une phrase entière. Ce qui me permet de faire la transition avec les expressions chinoises, 2e obstacle.

成语 (Cheng Yu) 俗语 (Su Yu) et 谚语 (Yan Yu) : quand le chinois est véhiculé par ses expressions populaires

Voilà ce que j’appellerais mon cauchemars à proprement parlé et cela ne va pas s’arranger avec la difficulté croissante des textes que j’étudie, promptes à employer expressions, dictons et autres sagesses populaires à tour de bras.

Malgré une relative pauvreté en terme de phonèmes et diphtongues , le chinois se veut une langue très poétique quand il s’agit d’illustrer un propos, une situation ou un état de fait. Là où la beauté d’un discours en français peut se révéler au travers de la richesse musicale, de la sonorité du phrasé, la langue chinoise privilégie une certaine harmonie, un certain équilibre dans la phrase et surtout, l’emploi d’expressions pléthoriques. Ce qui me donne une réelle impression d’être confronté en permanence à d’innombrables expressions dont je ne saisis pas bien le sens notamment en l’absence d’une réelle traduction tant en français qu’en anglais (parfois même traduction erronée).

Car comprendre et assimiler les expressions en chinois revient à devoir se pencher sur l’historique de leurs formations et mais aussi à comprendre les ressorts culturels et historiques qui animent l’expression. Et ça, je n’y arrive tout simplement pas étant donné que je n’arrive pas à traduire « correctement » 80% des expressions auxquelles je suis confrontés. Le mieux est encore de se le faire expliquer en chinois, mais même sur ce point, on a l’automatisme de vouloir à tout prix mettre une traduction nette et sans bavure pour assimiler la dite expression…ce qui s’avère 9 fois sur 10 être un fiasco.

Prenons un exemple facile et typique dans sa structure (4 sinogrammes) : 入乡随俗 (Ru Xiang Sui Su), ou « A Rome fait comme les Romains« . Il s’agit de mon expression favorite tant par sa facilité d’assimilation, que par son actualité. En effet, c’est bien la 1er leçon à suivre quand on arrive en Chine, « faire comme les chinois » quitte à pousser à l’extrême ce raisonnement, en reproduisant consciemment leurs travers dans la vie quotidienne ; ce que je ne me gène absolument pas de faire (exemple : jouer des coudes pour rentrer dans un bus, ne pas faire la queue à un guichet, parler fort, fumer n’importe où etc…).

Classe!

Classe!

Mais d’autres expressions, tant par les sinogrammes qui la composent, que par le sens profonds qu’elles revêtent , rendent l’exercice de compréhension ET DONC d’utilisation beaucoup ardu. Et pourtant, il est assez impératif de savoir utiliser ces expressions et autres adages tans les chinois en usent (et en abusent!), aussi bien les jeunes que les vieux chinois. Combien de fois je me suis entendu dire par mes amis chinois, demander à leur interlocuteur de reformuler leur phrase pour cause d’utilisation excessive de 成语, car ils savaient pertinemment qu’ils m’avaient perdu en pleine conversation.

Ma difficulté à appréhender cette typologie de discours, revient aussi au fait que je n’ai pas l’impression que nous utilisons autant d’expressions en français. Nous utilisons en effet beaucoup de 俗语 (Su Yu) comme « Pas de quoi fouetter un chat » ou encore « Parler l’anglais comme une vache espagnole« , mais pas autant qu’en chinois à mon sens. Je vous avouerai que ce n’est pas tous les jours que je dis « pierre qui roule n’amasse pas mousse« …eh bien les chinois si! Si bien que je me suis braqué et la présence dans un texte du moindre 成语 (Cheng Yu – expression) suffit à me faire décrocher quand bien même celui-ci serait aisé à comprendre ; c’est devenu psychologique.

Autre difficulté à la lecture d’une expression en chinois, il s’agit de l’assemblage des caractères qui la composent. Pris individuellement, ils sont faciles, courants et compréhensibles. Mais vous devinez immédiatement la présence d’un 成语 car leur addition ne suppose pas un résultat « évident » en terme de compréhension. Par exemple : 六亲不认 (Liu Qin Bu Ren) littéralement « 6 proches que je ne connais pas« . Mais la signification exacte est « le fait de refuser d’accorder quelques chose à l’un de ses proches, de ne pas faire de faveur à un proche« . Autre exemple, plus poétique: 死去活来 (Si Qu Huo Lao) littéralement « La mort va, la vie vient« . Mais le sens exact est plutôt « avoir une syncope et revenir à soi » ; cette expression est souvent associée à un verbe pour préciser l’intensité extrême de l’action.

Heu...

Heu…

Entendre, écouter, se tromper : de la difficulté de progresser en 听力

Voici le 3e obstacle qui me prend à la gorge tous les jours et qui s’avère être la source de mon mécontentement permanent sur mon niveau de chinois : la compréhension auditive ou en chinois 听力 (Ting Li).

1347495502_12_caqs

Depuis le début de mon apprentissage du chinois, c’est bien le domaine qui me pose le plus de problème. Comme un sentiment de frustration permanente au point que la semaine dernière j’ai quitté un cours de 听力 pendant la pause, fou de rage de ne pas avoir compris un traitre mot du texte à l’étude et sur lequel le professeur venait de m’interroger. Trop de rage de ne pas comprendre 100% des phrases de mon interlocuteur, trop de colère de ne pas comprendre l’entièreté de son propos et de tenter d’en deviner une partie au travers d’autres indices. Combien de fois n’ai-je pas dit « 我明白了 » (Wo Ming Bai Le – J’ai compris) alors que c’était tout l’inverse, afin de ne pas me ridiculiser devant mon interlocuteur ? Mon progrès le plus significatif est de ne plus avoir peur d’écouter mon interlocuteur parler même si je suis à peu près convaincu du résultat final, c’est déjà ça de pris.

La passion que j’ai pour cette langue ne faiblit pas, au contraire et c’est bien ce qui m’aide à tenir au quotidien même si parfois, la fatigue, le stress, l’instabilité provoquent un peu le découragement.

Le fait est qu’à mes yeux, le 听力 (Ting Li – l’écoute) est plus complexe à « entretenir », à développer par rapport aux autres facettes de la langue.

Améliorer sa compréhension écrite ? Il suffit de lire textes sur textes et d’assimiler au fur et à mesure le vocabulaire, les progrès sont visibles rapidement.

Améliorer sa capacité à écrire en chinois ? Dictées à gogo et rédactions à la chaine, y’a pas mieux et ça se ressent vite.

Améliorer ses capacités orales ? Converser sans cesse avec les chinois qui attisés par la curiosité, se feront un plaisir d’être votre interlocuteur.

Améliorer son écoute ? Écouter la musique chinoise (que j’exècre), aller au karaoké (que j’abhorre), écouter la radio, regarder la TV…mais quand vous n’y comprenez rien, c’est vraiment difficile d’y trouver un aspect ludique. Et inévitablement, le niveau stagne, avec cette impression que ça ne peut qu’empirer.

Une des grande difficulté du chinois pour les européens est la faiblesse des phonèmes et l’aspect tonal de cette langue. Si bien que l’on a l’impression que le propos en chinois n’a que peu de richesse sonore, peu de variations, donnant la perception que notre interlocuteur dit la même chose en boucle, le fameux « Tching Tchang Tchong » (avec la bouche pleine!)

Hélas pour cet aspect, pas de solution miracle. Apprendre en continue du nouveau vocabulaire, l’utiliser au maximum et assimiler les idiomes, reste à mes yeux la meilleure technique. Et bien évidemment, regarder la TV et je m’astreins donc à regarder une sitcom un peu daté qui s’appelle 家有儿女 => http://www.verycd.com/entries/505803/ .

Mais comme dirait les autres en France « on ne lâche rien », et je continue un peu comme un chemin de croix à essayer de mieux comprendre ce que l’on me dit même si c’est le parcours du combattant au quotidien. Mais la Chine et le chinois seraient ils si mystérieux s’ils révélaient aussi facilement leurs secrets ? Pas si sur finalement…

Dédicace pour mon père, me reprochant qu’il n’y a pas assez de « fille » sur mon blog…

Publicités

6 réflexions sur “Petites digressions sur l’étude du chinois en Chine et au quotidien

  1. Salut ! ça fait un moment que je n’ai pas mis un commentaire mais je lis toujours ton blog à chaque post ! Celui-là, je pense que je ddvrais le faire lire à Meng, pour qu’elle comprenne que je fais ce que je peux avec mon chinois ! 😀

    • Salut Greg,

      Content de savoir que tu lis toujours mes post, pas toujours évident de maintenir un intérêt constant notamment pour ceux qui n’ont jamais vécu ce genre d’expériences. Une manière aussi de mettre en évidence la permanence du choque culturel. Courage

  2. Bonjour Guigui, voilà qu’en quelques tournures de phrase bien corsées et ultra clairs tu verbalises le fiasco que je ressens avec tristesse ou pleine de rage depuis quatre ans. Si seulement on était des génies linguistiques, ou si seulement on pouvait se satisfaire de parler chinois ‘comme une vache coréenne’ ou encore avoir choisi d’apprendre le picard ou même l’anglais de Wales tiens. Il faudrait traduire cet article en chinois et toujours l’avoir sur nous afin de pouvoir le foutre sous le nez du nième chinois qui raconte des trucs incompréhensibles à nos oreilles d’occidentaux. Mets de l’huile !

  3. Cher Guigui, je mesure (mais jusqu’où, vraiment ?) à te lire les difficultés de ta vie quotidienne. Si si, ta constance est admirable, en dépit des moments de découragement. Regarde le chemin parcouru plutôt que celui qui te reste à accomplir (proverbe chinois imaginaire). Et prends aussi du plaisir, car tu progresses certainement ! Grosses bises de nous 2, C & J

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s