Les cérémonies du 3 septembre vues de l’intérieur

Rien que le titre pourrait être sujet à diverses appréciations. En occident, on dirait « 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale », considérant (à torts) les célébrations chinoises du 3 septembre comme le pendant pan-asiatique de notre 8 mai 1945. D’un autre côté, la Chine célèbre en ce 3 septembre 2015 le  « 70e anniversaire de la victoire de la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise et de la Guerre mondiale contre le fascisme », rien que ça… . Cette date correspondant en 1945, à la capitulation officielle du Japon signée la veille sur un bateau de guerre Américain stationné dans la baie de Tokyo, le USS Missouri.

Le but de mon propos n’est point de remettre en question la véracité de ces faits, dont la portée historique a été surement très largement sous-estimée dans les contrées occidentales. Je dirais plutôt que j’ai été énormément étonné par la tournure prise par cette célébration en grandes pompes (et pompeuse tant qu’à faire), d’autant plus que cette commémoration se veut ponctuelle (70e année) et non récurrente.

L’ennemi sera japonais ou ne sera pas

Mon premier étonnement est venu de la présentation même de ce défilé militaire comme un symbole de paix dans le monde. Je schématise certes, mais ce sont clairement les mots employés : la Chine se laissera plus faire ni humiliée comme elle l’a pu être par les Japonais. Et malgré un défilé de plusieurs dizaines d’armes lourdes, voire de destruction massive durant la célébration, c’est bien la paix qui est à l’œuvre.

« Civis pacem, para bellum » comme dirait l’autre! Mais contre qui alors ? Les Japonais, pardi! Et je peux vous dire que là non plus, les médias n’ont pas fait dans la dentelle. Chants patriotiques sur une chaine de télévision sur deux, la partie récente étant consacrée aux classiques téléfilms et séries clairement anti-japonais. Là où en temps normal tu peux encore zapper, ben là t’es baisé puisque toutes les chaines diffusaient, soit le défilé, soit les chants patriotiques, soit les séries anti-Japon…soit les 3 à la suite! Même dans le métro, les écrans géants radiodiffusaient pareils programmes. Et la diplomatie chinoise faignant l’incompréhension face à l’annulation de la venue de Shinzo Abe (1er ministre japonais) aux célébrations… .

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Loin de moi l’idée d’amoindrir les meurtrissures chinoises, mais il est clair que cette commémoration avait de très forts relents vengeurs et que lorsqu’un de mes amis chinois me dit (très sérieusement, si si) : « Mais ça n’a rien à voir avec la vengeance, c’est une cérémonie pour ne pas oublier ce qui s’est passé et pour promouvoir la paix« …je me dis que le PCC a réussi dans l’Éducation là où d’autres régimes de ce genre ont raté à maintes reprises. A vrai dire, mis en perspective, cela ressemble un peu à cette atmosphère post armistice 1945, où l’ennemi à abattre était le méchant Allemand, le « bosch », comme « bouc à misères » à tous nos malheurs et catalyseur de l’union nationale…un nationalisme de fait mais qui tait son nom.

L’union nationale comme catharsis

Qualifier la politique menée par Xi Jin Ping comme du « néo-nationalisme » serait un crime de lèse majesté, même si dans les faits cela pourrait se traduire ainsi : un PCC fragilisé et en manque de légitimité rebondissant ainsi sur la fibre nationale, quitte à parfois déraper allègrement dans ce « fascisme » tant décrié. Il est fort à parier que le Kuomingtang n’aurait pas fait mieux.

Gage de cette unité nationale, tous mes contacts sur Wechat (croisement entre Facebook et Whatsapp) avaient troqué leur avatar contre un drapeau de la République Populaire de Chine, multipliant l’envoie de photos, de poèmes faisant l’éloge de la victoire chinoise contre les Japonais. (Désolé, j’ai oublié d’en faire des copies d’écran)

Aucun écart de conduite ni moindre critique ne sera tolérée, et je me suis d’ailleurs fait tancer pour avoir comparé le défilé à ceux de la Corée du Nord :  » Tu ne comprends pas la Chine »  » Tu n’as pas le droit de dire du mal de la Chine, ni aucun autre étranger, sinon tu t’en vas : seuls les Chinois ont ce droit » etc. J’ai préféré effacer mes commentaires, on se serait cru dans un passage mélodramatique de la série  » Le miel et les abeilles ».

Après tout je ne suis pas chez moi, mais c’est typiquement ce genre d’évènements qui vous font vous sentir bien seul dans l’immensité de la Chine. Comme si quelqu’un avait appuyé sur un bouton et que seuls les étrangers ne reçoivent pas l’information transmise par cet interrupteur. Soudainement, tout le monde est mu par une fibre patriotique improbable, là où j’ai déjà entendu plusieurs chinois de toutes classes sociales critiquer vertement le pouvoir en place…et pourtant, dans ce genre de moments, tout le monde est comme « projeté à l’avant de la Nation », certains de mes contacts n’hésitant pas à me dire qu’ils ont pleuré devant leur poste de télé.

Prendre du recul et analyser tout cela n’est vraiment pas simple car le risque de tomber dans l’anti-communisme chinois est fort et c’est loin d’être mon propos, sans pour autant être complaisant avec le pouvoir en place. Mais assister à cela en gardant les yeux bien ouverts, c’est aussi être témoin d’une espèce de schizophrénie généralisée : le revival des traditions ancestrales comme nouveau ciment de la cohésion sociale, mais aussi un esprit qui se veut « communiste » en verni tenace, cette laque rouge qui habille les plus belles boiseries chinoises depuis des centaines années, et qui a pris elle même une consonance politique depuis près de 70 ans. Je n’ai pas fini d’explorer ni d’aimer ce pays, ça au moins, j’en suis sur!

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L’empire du Milieu ou la Société harmonieuse ?

«  La société harmonieuse est un objectif, mais à l’heure actuelle, elle ne l’est pas ». S’il est vrai que la lecture d’ouvrage de savants du monde entier n’est pas pour me déplaire, la sagesse populaire (ou du moins, sa parole) a au moins le mérite de la franchise et de la clarté. Car s’il n’est pas dans mes habitudes de philosopher en Chine, la parole de mon vendeur de tofu quotidien a su aiguiser ma curiosité sur le terme de « société harmonieuse ».

Depuis le passage en douceur du flambeau entre Hu Jin Tao (胡锦涛) et Xi Jin Ping (习近平) en 2013, ce dernier a su relancer une campagne de communication à travers le paradigme du « Rêve Chinois  – 中国梦». A l’appuie de ce rêve, on a vu fleurir un peu partout des affiches de « propagandes » (qui en chinois n’a pas le sens péjoratif comme nous le concevons en Europe) aux contenus étonnamment très…traditionnels.

« Une table de repas civilisée : pas de nourriture ni de plats qui restent »

« Une table de repas civilisée : pas de nourriture ni de plats qui restent »

Les mots s’ajoutant aux dessins, un slogan en particulier a attiré mon attention : « harmonie » (和谐), ou plutôt «  Une société socialiste harmonieuse ». Étonnant agencement des mots entre le concept de société socialiste et d’harmonie car cette idée d’harmonie était déjà abondamment développée par le philosophe Confucius (孔子) notamment dans ses Analectes (VI.28) : « La vertu d’humanité, c’est élever autrui comme on souhaiterait l’être soi-même ; c’est le faire parvenir là où on le voudrait soi-même. ». L’harmonie entre les hommes sera la clé de l’harmonie dans la société. Si les messages « socialistes » et « confucianistes » se rejoignent sur le fond, c’est surtout le recours même à la dialectique confucianiste qui détonne.

Le révolution culturelle ayant eu pour objet de mettre fins aux « Quatre vieilleries » (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes et vieilles habitudes), l’immixtion de l’harmonie confucéenne au soutien du pouvoir en place m’interroge. Eu égard à l’éducation reçue, comment les chinois de la génération 80 intègrent-ils ce message ?

Un de mes éphémères élèves de français, devenu ami entre temps, me disait : « En fait c’est un sujet très important mais on le pratique mal. Selon Confucius, il faut avoir l’harmonie à l’intérieur et à l’extérieur, mais le gouvernement chinois ne fait que l’extérieur […] l’apparence. En d’autres mots, on ne fait que crier des slogans mais on ne [fait pas]de choses réalistes, importantes pour le peuple. Mais pour le peuple chinois, ce que l’on doit faire c’est des choses petites, réalistes, du quotidien. Par exemple, si on veut l’harmonie, il faut réduire l’écart entre les riches et les pauvres, c’est très important.» Le fait politique est donc inextricablement associé à cette notion, qui initialement relevait plus de la philosophie, de l’apprentissage. «  L’harmonie «和谐»  c’est chaque personne qui joue bien son rôle […] sinon cela mène à une société disharmonieuse » me soulignait un de ses camarades de classe, sous une métaphore cinématographique.

« La Chine harmonieuse »

« La Chine harmonieuse »

« Un mot crée pour rendre les documents officiels caractéristiques de l’époque » (sic) osera même un autre étudiant en langue française…et en français dans le texte, s’il vous plait.

Une autre m’expliquait enfin que l’harmonie est un idéal et que si le gouvernement chinois semble s’y atteler sur certains aspects (lutte contre la corruption)cela reste « un tonnerre qui gronde fort pour de petites gouttes de pluie ». Et pour illustrer son propos, et le « lointain chemin restant à parcourir vers une société harmonieuse », me rappeler ce reportage sur la pollution en Chine réalisé fin 2014 par une présentatrice en vue et qui malgré son succès sur les plateformes vidéo, a été brusquement retiré des réseaux.

Loin de moi l’idée de tirer un bilan général de la situation actuelle chinoise sur la base de ces quelques témoignages, je suis tenté de penser que cela reflète une impregnation toujours vivace des traditions chinoises et ce malgré une révolution culturelle très incisive. Ces traditions ne semblent pas prêtes de disparaître, quitte à leur donner un verni « de rêve ». Grattez le verni et vous y verrez une religion populaire toujours vivace quelqu’en soient ses applications modernes.

Alors, l’harmonie confucéenne et « la société socialiste harmonieuse », même combat ? Pas si sur, même s’il faut reconnaître que la communication gouvernementale a su savamment se réapproprier un concept pourtant ancré dans les « 4 vieilleries » et le réactualiser pour en faire un des slogans phare du PCC. Et même, n’est-ce pas une façon de rendre aussi un hommage (inconscient, sans doute) à la phrase de Deng Xiao Ping expliquant que «Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat » … N’est ce pas dans les meilleurs pots que l’on fait les meilleurs confitures après tout ?